Conflit d’intérêts en AMO : un vice ab initio qui contamine toute la procédure

Aux termes de l’article L.2141-10 du Code de la commande publique (ci-après « CCP »), constitue une situation de conflit d’intérêts « toute situation dans laquelle une personne qui participe au déroulement de la procédure de passation du marché ou est susceptible d’en influencer l’issue a, directement ou indirectement, un intérêt financier, économique ou personnel de nature à compromettre son impartialité et son indépendance ». Cette définition repose ainsi sur une approche large et fonctionnelle. Le Conseil d’État en a d’ailleurs déjà précisé la portée en écartant toute exigence d’intentionnalité, retenant une appréciation objective fondée sur les éléments susceptibles de faire naître un doute légitime quant à l’impartialité de l’intéressé (CE, 14 octobre 2015, Société Applicam Région Nord-Pas-de-Calais, n° 390968).

Dans sa décisiondu 3 avril 2026, le Conseil d’État livre une illustration particulièrement rigoureuse de la portée de ces principes. En l’espèce, un acheteur avait engagé une procédure de passation en s’entourant d’un assistant à maîtrise d’ouvrage (ci-après « AMO »), intervenu tant dans la structuration de la procédure que dans l’analyse des offres. Il est toutefois apparu qu’un lien marital existait entre la directrice de la société chargée de la mission d’AMO et le directeur général de l’entreprise finalement attributaire du marché, caractérisant ainsi une situation de conflit d’intérêts ab initio. Le pouvoir adjudicateur avait tenté d’y remédier, en mettant fin à cette situation avant de reprendre l’analyse des offres après une première annulation de la procédure par le juge des référés.

Le Conseil d’État adopte une position particulièrement rigoureuse. Il juge que la seule cessation du conflit d’intérêts encours de procédure ne suffit pas à régulariser l’irrégularité initiale. L’appréciation se fait à l’échelle de l’ensemble de la procédure, et non à partir des seules mesures correctrices ultérieures. Le juge considère ainsi que l’atteinte à l’impartialité ne disparaît pas avec la seule éviction de lapersonne concernée : elle a déjà produit ses effets.

Cette solution revêt une importance particulière en matière d’AMO. En effet, les assistants à maîtrise d’ouvrage interviennent précisément en amont et au cœur de la procédure, avec un accès privilégié à des informations stratégiques et confidentielles tenantà la définition du besoin, la structuration des critères, l’analyse descandidatures et des offres.

Or, même en cas de retrait ultérieur de cet intervenant il subsiste un risque que ces informations aient été utilisées, diffusées ou simplement intégrées dans l’analyse, ce qui est de nature à rompre définitivement l’égalité de traitement entre les candidats.

Dans ces conditions, la juridiction retient que la procédure est entachée d’un vice d’une particulière gravité, que les mesures correctrices prises en cours de procédure ne permettent pas de purger. La seule manière de rétablir les garanties fondamentales consiste alors, en pratique, à reprendre intégralement la procédure, afin d’assurer une stricte égalité d’accès à l’information entre les candidats.

Conclusion

La décision met ainsi en lumière une exigence renforcée pesant sur les acheteurs publics dans le cadre des missions d’AMO. Ceux-ci doivent s’assurer, en amont, que les intervenants externes ne se trouvent dans aucune situation de conflit d’intérêts, notamment au regard de leurs activités passées, de leurs liens capitalistiques ou de leurs relations avec des opérateurs économiques susceptibles de candidater afin de ne pas exposer la procédure à un risque d’impartialité difficilement régularisable par lasuite.

Tous nos articles

Votre veille juridique signée ADMYS

Nous suivons de près l’actualité juridique pour vous offrir un regard clair, précis et utile sur les changements qui impactent vos activités.

Blog Image

12.03.2026

Interprétation stricte de la formalité de notification des recours contre les autorisations d’urbanisme

Il est ADMYS que le requérant ne peut être exonéré de l’obligation de notification en cas d’appel dirigé contre un jugement statuant sur une décision procédant au retrait d’un permis de construire. Et ce, même en cas d’absence d’affichage sur le terrain des mentions rappelant l’obligation de notification, de disparition juridique du bénéficiaire ou encore en cas de difficultés liées à l’adresse de ce dernier.

Blog Image

27.03.2026

Fusion de communes et ACCA : la Cour de cassation clarifie les règles

Il est ADMYS que la qualité de membre de droit d’une ACCA s’apprécie au regard du territoire de la commune nouvelle, et non du périmètre de chasse de l’association. Il est ADMYS que la fusion de communes, si elle maintient plusieurs ACCA, n’autorise pas ces dernières à restreindre l’accès à leurs membres de droit en fonction des anciennes communes.

Blog Image

17.10.2025

L'année 2025, comme une ère de simplification en commande publique ?

Il est ADMYS que le décret n°2024-1251 du 30 décembre 2024 portant diverses mesures de simplification du droit de la commande publique est venu concrétiser certaines attentes des acheteurs et opérateurs économiques pour une action publique plus efficace et simplifiée.

Blog Image

12.06.2026

Agrivoltaïsme : le Conseil d’État valide le cadre réglementaire

Il est ADMYS que le Conseil d’État, par trois décisions du 16 mars 2026, valide le cadre réglementaire de l’agrivoltaïsme et consacre le rôle central de l’État dans son encadrement. Les recours dirigés contre le décret du 8 avril 2024 sont rejetés, limitant ainsi les marges de contestation des acteurs locaux.

Blog Image

09.03.2026

Phase de candidature : quand l’acheteur va trop loin, la censure est immédiate !

Il est ADMYS que l’acheteur public doit respecter strictement les règles applicables à la phase de candidature, notamment en matière de définition des conditions de sélection des candidats et de critères objectifs, sous peine d’annulation de la procédure de passation pour méconnaissance des obligations de mise en concurrence et de publicité.

Blog Image

29.06.2026

La compatibilité d'un projet avec le SCoT doit s'apprécier de manière globale

Il est ADMYS que l'appréciation de la compatibilité d'un projet avec un schéma de cohérence territoriale (SCoT) ne peut résulter d'une analyse limitée à la seule commune d'implantation ou à un objectif isolé du document d'urbanisme. Elle doit être conduite de manière globale, à l'échelle de l'ensemble du territoire couvert par le SCoT et au regard de l'ensemble de ses orientations.

Blog Image

22.06.2026

Bail commercial sur le domaine privé communal

Il est ADMYS que la qualification d’un contrat conclu par une collectivité ne dépend ni de son intitulé ni de la seule qualité publique du bailleur. Par un jugement du 12 mai 2026 (TJ Montpellier, pole civil sect. 2, 12 mai 2026, n° 24/05454) le Tribunal judiciaire de Montpellier rappelle qu’un local commercial appartenant à une commune peut parfaitement relever du statut des baux commerciaux lorsque le bien n’appartient pas au domaine public et que le contrat ne comporte pas de clauses exorbitantes du droit commun.

Blog Image

17.10.2025

Le référé-suspension environnemental ne s'applique que pour les projets susceptibles d'affecter l'environnement

Il est ADMYS qu’en matière de référé-suspension contre une décision d’aménagement, l’existence de conclusions défavorables de la commission d’enquête implique, pour le requérant, de se prévaloir d’une condition d’urgence à suspendre lorsque la décision soumise à enquête publique préalable ne porte pas sur une opération susceptible d’affecter l’environnement.

Blog Image

28.05.2026

Une ouverture à l'urbanisation d'un secteur n'est pas illégale du seul fait de la présence d'une canalisation de transport de gaz naturel

Il est ADMYS que la seule présence d’une canalisation de transport de gaz grevée de servitudes d’utilité publique ne fait pas obstacle, par principe, à l’ouverture à l’urbanisation d’un secteur par un PLU. Le Conseil d’État rappelle ainsi que le juge administratif ne peut exercer qu'un contrôle restreint sur les choix d’aménagement retenus par la collectivité.

Vous recherchez votre partenaire juridique ?

Notre équipe est à votre écoute pour répondre à vos besoins, sécuriser vos projets et proposer un accompagnement sur mesure. Définissons ensemble vos besoins de manière efficiente et sans engagement.

Project Image