En cas de résiliation d'un marché public à bons de commandes, le titulaire peut être indemnisé de certaines dépenses même si aucun bon de commande n'a été émis

Le Conseil d’État était saisi d’un litige opposant la région Provence-Alpes-Côte d’Azur aux sociétés membres d’un groupement titulaire d’un accord-cadre à bons de commande portant sur la conception et la réalisation d’un réseau de communications électroniques à très haut débit. Le marché, conclu en mai 2018 pour une durée de deux ans, a été résilié moins d’un an plus tard, à la suite de la décision du syndicat mixte PACA THD de supprimer le service public concerné. Aucun bon de commande n’avait été émis entre la notification du marché et sa résiliation.

La question posée au Conseil d'Etat était celle de l’étendue du droit à indemnisation du titulaire d’un marché résilié pour motif d’intérêt général.

Pour mémoire, l’article 46.4 du CCAG Travaux, dans sa rédaction applicable au litige, prévoit deux mécanismes d’indemnisation. D’une part, le titulaire bénéficie d’une indemnité forfaitaire de résiliation correspondant, sauf stipulation contraire, à 5 % du montant initial du marché diminué des prestations déjà exécutées. D’autre part, il peut obtenir l’indemnisation des frais et investissements éventuellement engagés pour le marché et strictement nécessaires à son exécution, lorsque ces dépenses n’ont pas déjà été couvertes par les prestations payées.

La région soutenait que cette seconde indemnisation ne pouvait être accordée dès lors qu’aucun bon de commande n’avait été émis. Selon elle, les sociétés titulaires n’avaient donc engagé aucune dépense relevant de l’exécution effective du marché.

Le Conseil d’État rejette cette argumentation.

Il juge que la seule circonstance qu’un marché à bons de commande ait été résilié sans émission de bon de commande n’est pas de nature à exclure, par principe, l’existence de frais ou d’investissements engagés pour son exécution. En effet, un titulaire peut être amené, dès la notification du contrat, à mobiliser des moyens humains, matériels ou organisationnels afin de préparer l’exécution future des prestations attendues. Ces dépenses préparatoires peuvent constituer des frais engagés pour le marché au sens de l’article 46.4 du CCAG Travaux.

Le Conseil d’État confirme la position de la cour administrative d’appel de Marseille qui avait considéré que les sociétés pouvaient prétendre à l’indemnisation des dépenses exposées en vue de préparer l’exécution du marché, dès lors que ces dépenses étaient directement liées au contrat et strictement nécessaires à son exécution. La Haute juridiction précise que cette interprétation ne conduit pas à étendre le droit à indemnisation au-delà des limites fixées par le CCAG.

Cette décision présente un intérêt pratique important pour les acheteurs publics et les opérateurs économiques.

Du côté des titulaires, elle confirme qu’une résiliation précoce du contrat ne fait pas disparaître automatiquement le droit à réparation des dépenses engagées avant le commencement effectif des prestations. Encore faudra-t-il démontrer que ces dépenses ont été engagées spécifiquement pour le marché concerné et qu’elles étaient strictement nécessaires à son exécution, conformément aux exigences de l’article 46.4 du CCAG Travaux. La charge de la preuve demeure à la charge du titulaire.

Du côté des acheteurs publics, cette décision invite à une vigilance particulière lors de la résiliation pour motif d’intérêt général d’accords-cadres ou de marchés à bons de commande. Même en l’absence de toute commande exécutée, le coût financier de la résiliation peut dépasser la seule indemnité forfaitaire prévue par le CCAG lorsque le titulaire justifie de dépenses préparatoires réelles et directement liées au marché.

Conclusion

Le Conseil d’État adopte une lecture pragmatique de l’article 46.4 du CCAG Travaux. L’absence de bon de commande ne constitue pas, à elle seule, un obstacle à l’indemnisation des frais et investissements engagés en vue de l’exécution du marché. Cette décision renforce la protection des titulaires confrontés à une résiliation précoce tout en rappelant l’exigence de justification des dépenses invoquées.

Elle est pleinement transposable aux marchés conclus sous l'empire du CCAG Travaux de 2021, dont l'article 50.4 est identique à l'article 46.4 de l'ancien CCAG.

CE, 18 juin 2026, Région Provence-Alpes-Côte d’Azur, n° 502577, mentionné aux Tables du Recueil Lebon.

Tous nos articles

Votre veille juridique signée ADMYS

Nous suivons de près l’actualité juridique pour vous offrir un regard clair, précis et utile sur les changements qui impactent vos activités.

Blog Image

12.06.2026

Agrivoltaïsme : le Conseil d’État valide le cadre réglementaire

Il est ADMYS que le Conseil d’État, par trois décisions du 16 mars 2026, valide le cadre réglementaire de l’agrivoltaïsme et consacre le rôle central de l’État dans son encadrement. Les recours dirigés contre le décret du 8 avril 2024 sont rejetés, limitant ainsi les marges de contestation des acteurs locaux.

Blog Image

22.06.2026

Bail commercial sur le domaine privé communal

Il est ADMYS que la qualification d’un contrat conclu par une collectivité ne dépend ni de son intitulé ni de la seule qualité publique du bailleur. Par un jugement du 12 mai 2026 (TJ Montpellier, pole civil sect. 2, 12 mai 2026, n° 24/05454) le Tribunal judiciaire de Montpellier rappelle qu’un local commercial appartenant à une commune peut parfaitement relever du statut des baux commerciaux lorsque le bien n’appartient pas au domaine public et que le contrat ne comporte pas de clauses exorbitantes du droit commun.

Blog Image

27.01.2026

Zoom sur la création du statut de l'élu local

Il est ADMYS que la loi n° 2025-1249 du 22 décembre 2025 portant création d'un statut de l'élu local marque une étape structurante dans la reconnaissance et la sécurisation de l’engagement des élus locaux.

Blog Image

27.01.2026

Le bail rural n’a pas sa place à Chambord

Il n’est pas ADMYS que des terres agricoles situées au sein du domaine national de Chambord puissent être exploitées sur le fondement d’un bail rural, dès lors qu’elles relèvent du domaine public. La domanialité publique globale emporte des conséquences directes sur les modalités d’occupation, imposant le recours à une convention d’occupation temporaire, nécessairement précaire et révocable.

Blog Image

21.04.2026

Marchés spécifiques et SAD : le Conseil d’État précise les règles du jeu

Il est ADMYS que la signature de premiers marchés spécifiques n’empêche pas le juge du référé précontractuel d’être saisi pour des manquements affectant les marchés spécifiques à venir, et qu’à ce titre une demande d’admission ne peut être rejetée sur le fondement d’un critère non prévu au RC.

Blog Image

29.06.2026

La compatibilité d'un projet avec le SCoT doit s'apprécier de manière globale

Il est ADMYS que l'appréciation de la compatibilité d'un projet avec un schéma de cohérence territoriale (SCoT) ne peut résulter d'une analyse limitée à la seule commune d'implantation ou à un objectif isolé du document d'urbanisme. Elle doit être conduite de manière globale, à l'échelle de l'ensemble du territoire couvert par le SCoT et au regard de l'ensemble de ses orientations.

Blog Image

31.03.2026

Pas de lotissement opposable sans transfert de propriété ou de jouissance des lots

Il est ADMYS que le troisième alinéa de l’article R. 151-21 du Code de l’urbanisme permet d’apprécier le respect des règles du PLU à l’échelle du lot dans le cadre d’un lotissement. Toutefois, cette application est conditionnée par l’intervention préalable d’un transfert de propriété ou de jouissance d’au moins un lot.

Blog Image

06.07.2026

Nullité absolue du bail commercial sur le domaine public

Il est ADMYS que… les parties ne peuvent pas soumettre un contrat portant sur une dépendance du domaine public au statut des baux commerciaux. Par un arrêt publié au Bulletin du 21 mai 2026, la Cour de cassation rappelle que ce contrat est frappé de nullité absolue en raison de l'illicéité de son objet, tout en précisant le régime applicable à la prescription de l'action en nullité et aux restitutions consécutives à l'annulation.

Blog Image

12.03.2026

Interprétation stricte de la formalité de notification des recours contre les autorisations d’urbanisme

Il est ADMYS que le requérant ne peut être exonéré de l’obligation de notification en cas d’appel dirigé contre un jugement statuant sur une décision procédant au retrait d’un permis de construire. Et ce, même en cas d’absence d’affichage sur le terrain des mentions rappelant l’obligation de notification, de disparition juridique du bénéficiaire ou encore en cas de difficultés liées à l’adresse de ce dernier.

Blog Image

17.11.2025

Préemption : interprétation stricte de l’erreur substantielle quant à la consistance du bien mentionnée dans la DIA

Il est ADMYS qu’une première déclaration d’intention d’aliéner (DIA) mentionnant un bien bâti destiné à la démolition n’est pas entachée d’une erreur substantielle relative à sa consistance, pouvant motiver l’irrecevabilité de cette déclaration par l’autorité préemptrice, de sorte que la réception d’une seconde DIA ne fait pas courir le délai de deux mois pour exercer le droit de préemption.

Blog Image

17.06.2026

Plan national des achats durables 2022-2025 : un bilan encourageant avant l’échéance de 2026

Il est ADMYS que la commande publique durable a franchi une étape importante avec le Plan national des achats durables (PNAD) 2022-2025. En structurant l’accompagnement des acheteurs publics, en développant des outils opérationnels et en renforçant les réseaux territoriaux, ce plan a contribué à diffuser les pratiques d’achat durable dans l’ensemble des territoires.

Blog Image

26.08.2026

Décret du 27 juillet 2026 : la "simplification" du droit de l'urbanisme continue

Il est ADMYS que le décret n° 2026-674 du 27 juillet 2026 simplifie plusieurs procédures en matière d’urbanisme. Sans bouleverser les règles de fond, il allège certaines formalités, précise les modalités d’instruction de certaines demandes d’autorisation d’urbanisme et clarifie les règles de publicité applicables aux documents d’urbanisme.

Blog Image

08.01.2026

Peut-on partager une galette des rois dans un service public ?

Il est ADMYS que partager la galette des rois au sein d’un service public est possible. La question de l’organisation d’un moment convivial autour de la galette des rois suscite parfois des interrogations sur sa compatibilité avec le principe de laïcité et de neutralité religieuse. Elle s’inscrit dans le débat plus vaste qui touche à la place des traditions d’origine religieuse dans les espaces gérés par des personnes publiques.

Blog Image

23.02.2026

Rappel à l'ordre sur les menus de substitution

Il est ADMYS que si aucune collectivité n’est tenue de proposer des menus de substitution dans ses cantines scolaires, elle ne peut légalement les supprimer en se fondant sur une lecture erronée du principe de laïcité.

Blog Image

30.04.2026

Avis de l’ABF et permis unique : clarification du régime par le Conseil d’État

Il est ADMYS que, dans le cadre d’un permis de construire valant permis de démolir, les opérations de construction et de démolition sont dissociables. Dans ce cadre, l’avis défavorable de l’architecte des Bâtiments de France (ABF) portant sur les opérations de démolition ne lie l’administration qu’à cet égard, sans faire obstacle à l’instruction du volet construction du projet.

Vous recherchez votre partenaire juridique ?

Notre équipe est à votre écoute pour répondre à vos besoins, sécuriser vos projets et proposer un accompagnement sur mesure. Définissons ensemble vos besoins de manière efficiente et sans engagement.

Project Image